Démocratie Idées Messages — 24 mars 2014

Le 13 mai 1940, Winston Churchill doit se présenter devant la chambre des communes du Royaume-Uni et obtenir sa confiance alors que depuis septembre 1939 le pays est en guerre contre l’Allemagne nazie et l’Italie fasciste. La désignation de Churchill répond à une crise des élites politiques conservatrices du royaume qui n’ont pas réussi à dégager une politique claire vis-à-vis d’Hitler, faute d’avoir pu mesurer en quoi, face à sa politique expansionniste en Europe, l’ensemble des mécanismes de la politique traditionnelle européenne était inefficace. Le discours que Churchill doit faire est tout sauf facile. Il n’y a qu’une seule certitude : ce qui a été n’est plus et l’avenir de la communauté nationale est en cause. La politique revient alors à son essence, que ses fonctionnements quotidiens lui font trop souvent oublier. Faire de la politique, c’est prendre la parole en public et proposer un chemin pour toute la communauté. Ce n’est pas annoncer le but mais ce en quoi et à quoi prendre la route nous engage. C’est dans ces conditions, et du fait de cette haute idée de la politique, que Churchill déclare : « A la Chambre des communes, je dirai comme je l’ai dit à ceux qui ont rejoint le gouvernement :  » Je n’ai rien d’autre à offrir que du sang, de la peine, des larmes et de la sueur « . (…) Vous demandez, quelle est notre politique ? Je peux vous dire : c’est d’engager le combat sur terre, sur mer et dans les airs, avec toute la puissance, la force que Dieu peut nous donner (…). »
Afficher un cap et l’incertitude du résultat, désigner la route et accepter ses aléas, et, plus que tout, avoir la certitude que ses concitoyens vont accepter ces faits et transformer l’épreuve en un temps de construction collective : c’est ce pari que fait Winston Churchill ce jour de mai 1940. C’est aussi sa confiance dans la démocratie qu’il lance à la face de ceux qui sur le continent européen l’ont abandonnée.

Le premier tour des élections municipales doit conduire à s’interroger tous ceux que le fonctionnement de notre démocratie intéresse, tous ceux qui ne veulent pas que les forces de progrès et de justice sociale s’arrêtent brutalement. Il faut pour ces personnes-là, dont je suis résolument, assumer le score problématique de la gauche avec non seulement un Front national important mais encore une remontée de la droite et une forte abstention, et constater l’échec de la gauche qui n’a pas réussi à convaincre les électeurs. Dans ces conditions, la conviction d’avoir raison est importante, de même que la conviction d’avoir achevé depuis mai 2012 des réalisations considérables. Cependant, cette conviction ne doit pas non plus nous aveugler et nous assourdir. Il n’est pas possible en démocratie de ne pas prendre en compte les résultats des élections. S’il ne faut pas confondre des scrutins locaux avec des scrutins nationaux, il faut aussi accepter que la démocratie française part des réalités locales, ressenties par les citoyens au quotidien, et que ce sont d’elles que naissent les envies de politique, d’action et de changement. Il faut nous interroger sur ce projet politique que porte aujourd’hui la gauche.
Dans un petit ouvrage, Éloge de l’anormalité, paru deux jours avant le premier tour, Matthieu Pigasse fait une analyse radicale du fonctionnement de notre société depuis les années 1980 : « Aucune des composantes de la croissance n’est aujourd’hui présente ni disponible. Notre modèle de croissance est en réalité cassé depuis les années quatre-vingt, mais nous nous le sommes caché à nous-mêmes pendant vingt ans ». Or notre modèle social, particulièrement celui qui est au cœur de toutes les politiques portées par la gauche suppose la croissance : il y a donc quelque chose de bancal dans les promesses politiques de la gauche. Matthieu Pigasse pointe que la réponse française a été, à droite comme à gauche, de maintenir l’illusion, à travers une politique de dette publique, que cette absence de croissance était sans conséquence. Il souligne que ce constat n’implique en rien d’adhérer au dogme néo-libéral de l’équilibre à tout prix des budgets qui est historiquement profondément mortifère pour les démocraties. Mais le poids de la dette et la pression d’une rigueur réelle en France et à l’échelle de l’Union européen rogne petit à petit les marges de manœuvre de la puissance publique. En l’absence de croissance et dans un cadre de réduction des dépenses publiques, faire de la politique comme nous en faisons depuis plus de trois décennies revient à faire de moins en moins. Or la politique ne peut être le constat de l’impuissance : c’est même tout le contraire, comme Winston Churchill le rappelait en son temps.
Ce qui est en cause, c’est une manière de faire de la politique. Ne nous méprenons pas sur les leçons de Churchill. Le sang, la sueur et les larmes ne sont pas ceux que la rigueur implique, mais ceux qui accompagneront l’effort beaucoup plus dur, plus radical, mais beaucoup plus beau aussi, d’une évolution collective vers une démocratie renouvelée. Il faut que les partis y pensent, que les syndicats y pensent, que les chefs d’entreprises, grandes et petites, y pensent, que les citoyens aussi y pensent. Il y a une route difficile à emprunter, elle est incertaine, elle nous transformera, nous ne serons plus tout à fait ceux qui sont partis. C’est cette transformation qui nous fait peur, et qui nous fait tout accepter sans combattre. C’est notre renoncement qui fait gagner ceux pour qui la démocratie n’est qu’un moyen d’arriver au pouvoir.

Il y a, sous-jacente à ces événements politiques que la France traverse depuis plus d’une décennie, depuis le choc du 21 avril 2002 et probablement depuis plus longtemps même si cela a été moins manifeste, une crise profonde de notre manière de faire de la politique, de notre rapport à la politique. Pour tenter de comprendre ce qui nous manque, quoi de plus simple que de réfléchir à ce que nous avions pu percevoir comme une solution ?
Souvenons-nous de notre enthousiasme à la candidature de ce jeune sénateur de l’Illinois, qui après huit années catastrophiques de présidence de George W. Bush proposait un vent frais et nouveau, une forme de joie collective à l’idée de faire de la politique à nouveau. En France, nous l’avions pris aussi pour nous, cet enthousiasme, dans un pays qui se sentait fatigué, où les politiques semblaient venues d’un ancien monde, comptant seulement pour être élus sur le fait qu’il y avait des places à prendre. De Barack Obama ce qui a frappé d’abord, ce sont ses discours. Bien des commentateurs ont souligné qu’il était un des plus grands orateurs que nous ayons vu depuis longtemps. Mais ce constat ne nous a pas conduits à nous interroger sur ce qu’être un orateur en démocratie veut dire et sur l’importance des discours en politique. En France nous associons souvent les discours aux promesses, et donc à la perspective d’une déception.
Dans le discours qu’il prononça en 2012 en sa qualité de commandant en chef devant les jeunes officiers sortis de l’Académie militaire de West Point, Obama soulignait que la formation qu’ils avaient reçue ne les préparait pas à faire face aux défis de demain. Il prenait l’exemple de trois des plus grands présidents des Etats-Unis, qui ont aussi été de grands généraux, Washington, Grant et Eisenhower : rien ne les avait préparés aux défis inimaginables auxquels ils avaient dû faire face en devenant présidents. Cependant, ils les avaient surmontés, alors même qu’ils ne pouvaient les envisager quelques années plutôt : il n’y a pas de dispositif miracle face à la difficulté mais une confiance à avoir dans les capacités collectives. Dans le discours bien plus célèbre, fondateur de sa première campagne présidentielle, prononcé le 8 janvier 2008, le soir de la primaire du New Hampshire « Yes, we can! », Barack Obama ne dit pas précisément ce qu’il va faire, car chacun sait que ce qu’on promet va être remis en cause par des événements. Mais il fixe un cap clair, et par dessus tout, dans ce slogan simple, il affirme une conviction forte dans la capacité de la communauté politique, celle qui est à la base de la démocratie, celle qui justifie la démocratie, à agir. Elle peut prendre ce chemin de la transformation, de l’innovation et du renouvellement pour qu’à cette génération encore, la promesse que tous les efforts seront faits pour que les enfants vivent mieux que leurs parents ait un sens.

Revenons à la France : il ne s’agit pas ici d’une élection en particulier, ni des municipales, ni même des européennes à venir, mais de ce que nous voulons pour notre démocratie. Il nous reste peu de temps, à nous, de droite comme de gauche, qui nous définissons comme démocrates. Il faut prendre la parole et proposer un chemin que tout le pays puisse prendre ; il faut surtout avoir une réelle confiance dans la capacité de notre pays et des Français à aller de l’avant, à transformer leur quotidien. À longueur d’élections, les Français ne réclament que cela. Ils peuvent parfaitement en assumer les conséquences. Il ne faut pas douter ni d’eux ni de la démocratie.

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Yvan Lubraneski