1. Le débat autour des allocations familiales a permis de refaire une place importante dans le débat politique, économique et social français à la question de l’universalité des prestations sociales. Mais au-delà de ces dernières, le débat porte sur les droits qu’on reconnaît et doit reconnaître à chacun, dans une démocratie, à une prestation sociale. C’est un débat fondamental et nécessaire et ceux qui viennent avec des arguments tranchés à l’avance, que ce soit au nom des intérêts des puissances de l’argent ou au nom de décisions datant de plus d’un demi-siècle et prise dans un cadre réduit au périmètre national, sont précisément ceux qui ne veulent pas de débat, pas de réflexion, pas de démocratie. Ce débat est d’autant plus important que la société française traverse une période de doute : elle sent de manière aiguë le besoin d’une action politique pour reprendre la maîtrise de son destin. Dans ce cadre, une réflexion sur ce que nous reconnaissons comme devant être reconnu et donné à tous est nécessaire, au niveau national, non seulement dans les cercles politiques mais au-delà dans les corps intermédiaires ; elle est nécessaire de manière plus large au niveau européen car c’est à cette échelle que se situe en réalité, que cela nous plaise ou non, notre destin. C’est à cette échelle, par conséquent, que notre démocratie doit se hausser.

2. La sociologue Colette Bec rappelle dans son essai sur la sécurité sociale (Paris, Gallimard, 2014) que la naissance effective de la sécurité sociale en France a été nourrie par une réflexion socialiste de l’immédiat après-guerre comme celle de Léon Blum (À l’échelle humaine, 1945). Le chantier de la sécurité sociale provenait du constat que la seule logique libérale qui prévalait jusqu’au second conflit mondiale n’avait abouti à donner une plus grande liberté aux individus. En effet, seule la garantie donnée à chacun d’une protection en cas de maladie, de chômage, à l’occasion de la retraite et dans le soutien aux familles permettait la protection de la liberté individuelle, prouvant à l’occasion que l’accroissement de la puissance publique n’est pas toujours contraire à l’augmentation des libertés individuelles, comme on tend à le croire de nouveau aujourd’hui.

Cependant, le projet de sécurité sociale dépassait bien le fait de donner à chacun une protection contre ce qui n’est pas seulement considéré comme les hasards de la vie mais bien comme des événements qui peuvent empêcher un individu d’exercer pleinement l’ensemble de ses facultés et des libertés. La sociologue rappelle bien la dimension politique profonde qui est à la source de la création de la sécurité sociale : « Le projet manifeste la volonté de construire des rapport du « je » au « nous » sur une base essentiellement solidaire » (p. 299). La sécurité sociale de 1945 apparaissait comme un moyen concret et efficace de répondre au besoin de penser le collectif dans lequel nous nous insérons ; il répondait de même un besoin profond d’incarnation de la démocratie qui ne peut être seulement une série de droits à la participation à la vie politique. La société française de l’après-guerre s’est transformée et enrichie avec la modernisation accélérée des campagnes et des usines, alors que les plus grandes villes étaient à reconstruire et qu’il fallait loger les Français qui, rapidement, voulurent aussi bénéficier d’une qualité de vie égale à celle des autres pays industrialisés. Dans ce cadre, la sécurité sociale est apparue comme une garantie réelle mais qui n’avait pas à être radicalement mise à l’épreuve de façon immédiate. Elle jouait avant tout un rôle politique fondamental : donner à tous les Français la garantie que leur voisin contribue directement et personnellement à leur protection et  au soutien de leur famille.

Longtemps, l’universalité des prestations sociales, et son mécanisme de redistribution ont tout autant correspondu à cette manifestation concrète de l’esprit démocratique qu’à un mécanisme social de répartition. À partir des années 1970 et surtout 1980, quand le chômage de masse est devenu une réalité tangible, permanente, touchant des pans entiers de l’économie française, le projet de solidarité nationale a été sommé de réaliser les promesses faites à l’occasion de sa naissance en 1945. La pression du chômage d’abord, puis de la dépendance quelques décennies plus tard, ont conduit à fragiliser notre système social, à peser sur les liens qui unissaient les citoyens et pour finir à distendre le tissu social alimentant l’exclusion de certains et l’impression d’un dysfonctionnement social généralisé pour tous.

3. La solidarité de la sécurité sociale, celle qui protège universellement, provient d’une société qui n’est plus la nôtre. L’honnêteté intellectuelle nécessite de le prendre en compte, à moins de regretter explicitement la société des années 1950.

Notre société s’est complexifiée. Un instituteur n’est plus déterminant dans le destin des individus, le patron n’est plus tout puissant, les partis politiques ne sont plus ou bien les alliés de régimes totalitaires ou bien des clubs de notables. La culture n’est plus accessible seulement à une élite choisie dans des lieux restreints, Paris n’est plus le seul horizon d’une jeunesse qui est mobile, en France, mais aussi en Europe et pour une part croissante dans le monde. Notre économie n’est plus dopée uniquement par notre demande intérieure et la consommation est complètement mondialisée, y compris pour des secteurs longtemps considérés comme des spécialités françaises, comme l’agriculture. Nos emplois dépendent de l’état du monde entier et le marché européen qui soutient malgré tout une partie de notre commerce nous oblige en retour à de très grandes concessions sur les finances publiques. Le poids du secteur financier est considérable aujourd’hui, d’autant plus qu’il est largement mondialisé. En perdant le cadre d’une économie nationale, nous avons gagné en possibilités mais l’égal accès à ces possibilités s’est en même temps réduit. L’ensemble de ces facteurs contribue à offrir à tous un monde plein de possibles, mais où ces derniers sont difficiles à entrevoir pleinement, à comprendre et à saisir. La liberté individuelle devient de fait moins réelle tandis que le poids des solidarités se fait plus présent et qu’à l’autre bout de la chaîne de redistribution ce qui est accordé aux plus pauvres ne suffit pas à les faire sortir de la pauvreté. Ainsi, l’impression d’une perte durable des repères et avec eux des moyens d’action alimente ce que nous définissons maintenant comme la crise de la politique française.

La promotion du destin des individus comme projet politique collectif en même temps que la protection de chacun par la solidarité conduit à développer des politiques complexes. Le philosophe Marcel Gauchet relevait dans son essai sur L’avènement de la démocratie (t.III, Paris, 2010) que « l’État-social est le moyen gigantesque d’une fin à la fois d’une précision criante sans ses applications concrètes et obscure dans logique d’ensemble » (p. 602). Cela engendre ce qu’il définit comme « le caractère inéliminable des tiraillements » qui s’attachent aux fonctionnement de ce système. Ce constat, dans la pratique nous l’observons tous aujourd’hui en France : il y a un « tiraillement » entre d’un côté les enjeux propres à l’appartenance à cette ensemble politique plus grand que la République française qu’est l’Union européenne et de l’autre les enjeux immédiats liés aux dépenses publiques et engendrés par la volonté de ne pas modifier le niveau actuel de prestations sociales et, quand l’économie se dégrade, de préserver les plus fragiles par un accroissement de la redistribution. S’ajoute à cela le besoin d’articuler les besoins de dépenses immédiats avec les besoins d’investissement pour préparer notre avenir.

La démocratie peut – et même doit – se fixer des objectifs ambitieux de transformation sociale, et d’une transformation sociale qui implique une modification des imaginaires sociaux, des mentalités. Elle ne peut pas cependant, aller contre la réalité dans toute sa complexité, voire ses contradictions, quand il s’agit établir son constat de départ, de faire l’analyse à partir de laquelle on pourra penser l’action publique au service du commun. Comment dans ces conditions penser une universalité de prestations ? Quelles prestations répondent à cette réalité sociale ?

4. L’universalité comme modèle intellectuel implique une grande lisibilité de la société et c’est cela qui nous fait défaut aujourd’hui. L’impression de diminution des capacités de l’action publique, qui frappe notre regard alors qu’il y a tant d’objets d’attention, de soin et soucis pour une société plus juste, vient du fait que nous ne les considérons pas ces capacités à l’échelle qui leur est propre. Les contradictions propres au projet de société de 1945 qu’évoquait Marcel Gauchet ont gagné en importance aujourd’hui parce que nous n’avons jamais cherché à quelle échelle fonctionnait réellement la société que nous appelons de nos vœux. De la gauche à la droite, dans les corps intermédiaires nous avons encore de grandes difficultés à penser l’échelle de notre société et en particulier à prendre la mesure européenne et mondiale de la société non pas même que nous voulons bâtir pour demain, mais dans laquelle nous vivons depuis longtemps.

Pour ne prendre qu’un exemple, la formation supérieure est aujourd’hui l’objet d’un double enjeu : nous devons faire face au besoin national de qualification toujours plus grand parce qu’il est une source de croissance, de lutte effective contre le chômage et de mobilité sociale et que c’est dans l’accès à la formation que se joue beaucoup des inégalités sociales actuelles qui bloquent notre société. Nous devons aussi faire face à la mondialisation de la recherche et de la formation de haut niveau qui entraîne une concurrence féroce entre les grands pôles scientifiques du monde ; à terme, l’enjeu est pour nous de conserver un contrôle ou même simplement une influence sur la production du savoir dans un monde où celui-ci est une source immense de pouvoir. Nous empilons depuis plus de vingt ans les réformes de l’enseignement secondaire et supérieur. Si les budgets diminuent, l’énergie déployée pour transformer ces secteurs est considérable. La plupart des tentatives de réformes ne proviennent pas de la volonté absurde de réduire la place de l’enseignement en France, mais l’absence de consensus, l’absence de ce dialogue vaste, approfondi, lucide et intelligent conduit précisément à ces empilements et par conséquent accroît le manque de visibilité globale, épuise les acteurs et les ressources, et petit à petit diminue l’efficacité de l’institution sociale. Dans un contexte de restrictions budgétaires, comment pouvons nous conduire ces deux chantiers aussi exigeants que nécessaires en même temps? À cette question, il n’y a pas de réponse évidente ou simple. Il n’y a que la place pour des choix politiques qui doivent s’inscrire dans un projet politique global clairement défini et partagé non seulement par ceux qui gouvernent, à la fois dans l’exécutif et au Parlement, mais plus profondément dans la société française, dans les corps intermédiaires, dans les structures, comme l’École, où s’effectue la socialisation des individus. Il nous faut retrouver notre capacité sociale à nous mobiliser, car c’est avec elle que la vie politique française regagnera en force et en lucidité, et qu’elle sera de nouveau le centre d’intérêt des citoyens.

L’histoire de France retient que le principe d’universalité est l’œuvre du Conseil national de la Résistance. Ce que nous retenons moins souvent est la composition de ce conseil au-delà la figure mythique de celui qui l’a réuni, Jean Moulin. Le CNR regroupait, et c’était sa force, l’ensemble des représentants des corps intermédiaires français d’avant-guerre, sans parti pris. De ce rassemblement, non seulement des partis politiques mais aussi des syndicats, le CNR et l’ensemble de la classe politique de l’après-guerre ont pu tirer une force de réforme et de transformation sans précédent parce que le dialogue, la rencontre, la prise de conscience, à la lumière d’une crise majeure, avaient permis de faire émerger des principes, des objectifs, des lignes directrices. C’est cet esprit qu’il nous faut retrouver. Mais pour le retrouver il ne faut pas chercher à le restaurer tel qu’il était il y a presque soixante-dix ans mais à comprendre sa signification, à penser avec clarté et pragmatisme les décalages et les évolutions, à prendre le temps, au-delà des effets d’annonce que le rythme de la vie politique actuelle impose, de délibérer et décider en concertation. Pour ce faire, il faut aussi que les corps intermédiaires et pas seulement les partis politiques acceptent ce rôle. C’est-à-dire qu’ils se saisissent définitivement de cette mission de pensée et de transformation de la société qui suppose un renoncement à une position d’attente, de réaction et de lobbying pour aller partout et d’abord dans les territoires là où la société française et européenne vit, agit, souffre, se transforme et où l’avenir se prépare.

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Yvan Lubraneski