Démocratie Idées Messages — 12 décembre 2014

1. Ces derniers jours ont été l’occasion pour quelques parties du corps social de s’exprimer à l’occasion de votes dans des organisations politiques ou bien dans le cadre d’élections professionnelles. À chacune de ces occasions les résultats sont étonnants, et profondément révélateurs d’une forme complexe de difficulté de la société française à se projeter en avant de manière sereine, c’est-à-dire à faire de la politique.

2. En matière d’élections professionnelles, tous les résultats marquent dans la fonction publique un recul des organisations qui n’ont pas su faire face à la réalité et qui, tout en étant en place, n’ont pas assumé leur rôle : elles ont souvent fait le choix du déni, mais on continué à gérer de fait un système qu’elles critiquaient profondément. Il faut donc voir dans un premier temps une forme de cohérence politique des membres de la fonction publique qui ont d’abord sanctionné le double langage. Dans le même temps, les membres de la fonction publique n’ont pas désigné de manière unanime une organisation plutôt qu’une autre. Ainsi, dans l’Éducation nationale ou dans l’Enseignement supérieur et la recherche la CFDT, le SNALC ou encore FO rencontrent des succès réels. Il est difficile d’interpréter simplement ces résultats qui peuvent paraître en l’état contradictoires : un syndicat réformiste, une organisation avant tout centrée sur une vision conservatrice de l’institution scolaire, et une organisation qui, plus que les autres, se pose comme un syndicat de services, que l’honnêteté doit faire reconnaître réels, mais qui par delà cette fonction propage une nostalgie achevée pour une époque du service public qui n’a plus cours aujourd’hui. La question du changement et de la transformation des conditions de travail, quand ce n’est pas du travail lui-même, est au cœur des discours tenus par ces organisations, même si elles empruntent des voies différentes. Ces résultats soulignent donc le besoin de pouvoir faire face aux changements dans le travail, et, au-delà, dans toute notre société. La montée d’un syndicalisme conservateur dans l’Éducation nationale ne doit pas être vue seulement comme une réaction corporatiste d’un groupe professionnel mais comme la difficulté à évoluer de l’institution principale chargée d’initier et d’accompagner la transformation de la société. L’école est en effet l’institution par excellence du changement social et de la préparation de l’avenir. Dans ces conditions, ce souhait exprimé d’un retour en arrière doit être vu comme une difficulté profonde à penser l’avenir et à penser le chemin vers l’avenir.

3. Les élections dans les différents partis politiques de droite et d’extrême droite doivent nous inquiéter de la même manière parce qu’aucune n’a porté au pouvoir des personnalités et des groupes qui ont mis dans leur programme la nécessité de répondre aux changements auxquels  la société est confrontée aujourd’hui, et depuis longtemps. Il nous semble assister à une forme d’épuisement du discours politique, à une grande difficulté à formuler des propositions, à définir des objectifs qui ne soient pas seulement comptables ou réduits à une personnalité. Les Français disent « non merci » tout en ne trouvant pas pour répondre à leurs vœux d’organisation satisfaisante. À n’en pas douter, tous les acteurs de la politique française n’ont pas donné leur pleine mesure ; les Français appellent clairement à un réveil de ces forces de l’imagination et du progrès. Ils le font depuis longtemps et ne pas le prendre en compte pour mesurer l’urgence de la situation est chaque jour plus dangereux pour toute notre démocratie.

4. Les raisons de cette difficulté à répondre aux attentes des Français tiennent sans doute au fait que nous ne plaçons pas la politique au bon endroit : nous politisons des questions qui ne devraient pas toujours l’être et nous négligeons des questions profondément politiques. Le changement en France est toujours vécu comme devant être un retour à une situation antérieure, avec un double mal entendu, on ne revient pas en arrière et le fait de tenter de le faire change encore une fois la donne, les discours sont donc de plus en plus en décalage avec la situation qu’ils se proposent de transformer.

5. Somnambules, nous avançons sans comprendre, sans discuter le chemin. Les rares qui soulignent des difficultés rejettent les fautes sur d’autres pays sans s’interroger sur la France, idéalisant un monde qui n’est plus et que seul le décalage dans le temps et l’oubli peuvent nous faire paraître plus souhaitable que notre avenir. Pour beaucoup, le changement peut venir mais il ne doit pas être une transformation, il ne doit être qu’un ajout. Il y a donc dans notre imaginaire politique l’idée folle qu’il existe des ressources que nous n’avons pas encore touchées et qui permettraient de financer nos changements sans que la plupart d’entre nous ne s’en rendent compte. L’effort du changement est alors toujours repoussé sur les épaules d’un voisin qu’on reconnaît pour plus favorisé que soi. Dans ces conditions, comment changer? Comment justifier le changement? Comment ne pas exclure, laisser sur le chemin ou inviter certains à partir? Le changement est pour les autres. Cela se retrouve dans les enquêtes d’opinion où souvent les Français estiment que leur société fonctionne mal mais que pour leur part, ils sont assez satisfaits. Ce sont les obstacles profonds de notre société, nous comprenons vaguement le besoin de révision de certains mécanismes mais nous ne voulons pas voir que changer une seule pièce de cette complexe horlogerie signifie accepter à un moment d’en démonter l’essentiel. Ces chantiers s’appellent l’école, la formation et la qualification, la création d’entreprise, l’entrée et la sortie de l’emploi, la culture et la mobilité, l’environnement et la consommation.

6. Notre refus de nous pencher sur les mécanismes sociaux défectueux, sur la manière dont nous excluons, sur la manière dont nous accumulons de la richesse qui pourrait facilement être investie dans la société pour créer des dynamiques et des forces nouvelles tient autant à la peur de l’avenir qu’à la nostalgie d’un monde de sécurité. Ce monde de sécurité a peut-être existé – finalement, là n’est plus la question – mais, d’une part, ses conditions d’existence ne sont plus réunies et, d’autre part, ce qui fait le monde d’aujourd’hui dans ses composantes plaisantes et dans celles qui, aussi, le sont moins était en préparation dans le monde d’hier. Il n’y a donc pas de place pour la nostalgie d’un fantôme qui hante notre société, comme le souvenir les familles endeuillées.
Que faire alors? La réponse est simple : de la politique ! Mais pas de la politique pour la célébrité, pour des plateaux de télévision d’un univers où tout brille, pour les phrases sans lendemain, pour les postures et les fausses indignations ou encore pour les débats creux. Il nous faut aller vers ce qui est profondément politique : les mécanismes sociaux, ce qui fait que notre société fonctionne aujourd’hui comme elle le fait. Il faut nous atteler non pas toujours à ajouter ou supprimer mais à inventer de nouveaux objets. Il nous faut décaler notre regard, et comprendre que de cette manière des réalités nouvelles vont apparaître. Il nous donc investir la connaissance sociale, l’expertise et la pensée. Les Français attendent de ceux qu’ils mandatent de l’imagination et de l’audace pour donner à la politique de nouveaux objets.

Quand je dis « nous », j’entends tous ceux qui se trouvent avoir été investis d’un mandat démocratique, tous ceux qui, comme citoyens, se sentent concernés non seulement par leur situation mais par celle à venir pour leurs enfants, et aussi et peut-être surtout pour ceux des autres, pour ceux qu’ils ne connaissent pas, et qu’ils n’ont jamais vus.

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Yvan Lubraneski