Démocratie Idées Messages — 31 décembre 2014

Dans les traditions européennes, la fin d’année est presque toujours associée à la nuit, c’est ainsi que sa célébration se fait autour d’un réveillon. Longtemps, Noël s’est fêté ainsi, et depuis que l’année se finit au 31 décembre, la nuit du passage à l’année suivante est l’occasion de fêtes partout dans le monde. En Écosse, le réveillon de Noël et la nuit du 31 au 1er de l’an sont cumulés : en une nuit, on célèbre à la fois la fête chrétienne et celle du renouvellement du calendrier. La nuit se passe souvent en des rassemblements dans les rues, avec des flambeaux, à aller de porte en porte à la rencontre de ses voisins. Dans le changement du temps, la nuit joue une grande place ; à la fois parce que cette période de l’année connaît des nuits longues au moment du solstice mais encore pour toute la portée symbolique de la nuit.

La nuit : ce moment d’incertitude…

Dans les temps anciens, au Moyen Âge, les portes des villes étaient fermées pendant la nuit et personne n’y pouvait entrer sans une autorisation spéciale et rarement délivrée. De la nuit pouvaient surgir des dangers d’autant plus terrifiants qu’on ne pouvait les voir venir : l’imagination transformait l’inconnu en un monstre cauchemardesque. Les fêtes anciennes combattaient par des lumières cette peur de la nuit, du doute sur le recommencement du temps, sur la finitude de nos projets et de nos communautés car plus encore que la peur de ce que la nuit recèle, il y a la peur que la nuit ne finisse pas et, qu’avec elle, l’avenir disparaisse. La nuit qu’est l’hiver pour les temps anciens des sociétés agricoles, c’est la peur de ne pas pouvoir faire une bonne récolte à la saison d’après, c’est-à-dire de ne pas pouvoir préparer l’avenir. Cette nuit est une nuit politique : en fêtant le passage de la nouvelle année, par des lumières, par des cadeaux, en se regroupant avec ceux qui comptent, on conjure alors l’hypothèque de la fin de la communauté.

Aujourd’hui nous n’avons plus peur de la nuit en elle-même ; probablement parce que nous avons réussi à mettre de l’éclairage électrique partout dans nos territoires quotidiens et que nous avons repoussé les ombres loin des regards. Nous n’avons pas fait disparaître la nuit pour autant. Nos sociétés ne sont plus agricoles – du moins nous voulons le croire – et nous avons perdu la sensation du poids des saisons dans notre vie quotidienne. La fin de l’année n’est plus ce moment de doute sur les récoltes, mais malgré tout, nous conjurons encore ce doute en faisant de la fin de l’année un grand moment de cadeaux qui, au-delà de manifester une certaine générosité individuelle, permet surtout, de manière plus globale, de nous rassurer sur nos richesses dans un monde où l’argent joue un rôle majeur. Ce faisant, nous nous éloignons des questions qui nous inquiètent.

Cette nuit, ce doute sur nos capacités à remettre encore une fois notre société en l’état pour faire face aux défis nouveaux, nous l’éprouvons profondément. Au delà même des chroniqueurs, avides de bruit autour de leurs personnes insignifiantes, et qui parlent sans savoir de la chute de la France – comme si, en la matière, il pouvait y avoir de l’absolu -, les Français doutent de pouvoir sortir d’une nuit qu’ils voient de plus en plus sombre autour d’eux. Nuit économique quand le chômage ne se dissipe pas ; nuit politique quand notre appareil d’État peine à agir sur les soucis quotidiens des citoyens ; nuit intellectuelle quand nous nous retrouvons dans l’incapacité d’irriguer nos débats sur les problèmes fondamentaux de notre temps par des idées à la hauteur des enjeux ; nuit morale, enfin, quand nous masquons notre peur par la haine des autres et quand nous répondons à l’égoïsme des autres par notre propre indifférence à ceux qui nous entourent.

Sortir de la nuit ne se fait pas d’un coup, d’un geste puissant et autoritaire de rejet des ombres ; c’est une illusion qui nous dit notre propre éloignement des réalités politiques. Au contraire, les célébrations de fin d’année nous disent bien que, depuis longtemps, les sociétés ont compris qu’il s’agit d’un processus collectif, qui s’inscrit dans le long terme. Cette nuit, maintenant plus métaphorique que réelle, devrait alors être l’occasion pour nous de nous demander, quand sont tombés les masques, quel futur nous voulons pour notre société. La fin de l’année, nous invite à sortir des questions de moyen terme, des questions de budgets, des clivages politiques futiles. Nos saisons sont maintenant nos régimes politiques, c’est-à-dire ce que les citoyens croient efficace quand ils votent, aussi bien pour des élections politiques que pour des élections professionnelles. C’est précisément cela qu’il nous faut renouveler sans pour autant croire en des révolutions hypothétiques, mais simplement en ne tenant pas les systèmes politiques, ni les places et les missions pour acquis : ils doivent être servis !

Cette dernière nuit, mes amis, je tiens a la partager avec vous, de mes vœux de bonheur et de santé pour chacun. Parce que cette fameuse nuit, a toujours été pour moi le moment préféré de ma journée, quand elle tombe justement, et que de nos journées collectives, je parviens a entrer dans le calme de la pensée, pour mieux repartir avec vous le lendemain matin.
Bonne année 2015 à tous, à nous, nos familles, nos êtres chers et bon vent !

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Yvan Lubraneski