Démocratie Idées — 31 mai 2015

1. Le 1er mai 1886 à Chicago commence une grève des travailleurs de l’industrie en faveur de la journée de travail de huit heures qui est sévèrement réprimée deux jours plus tard. Le 3 mai, trois travailleurs grévistes sont morts. En 1889, la IIe Internationale ouvrière réunie à Paris pour l’exposition universelle décide que la date du 1er mai commémorera le travail en même temps que le souvenir de ceux qui se sont battus pour qu’il s’effectue dans des conditions humaines et civilisées. Cette commémoration a perduré jusqu’à nous, c’est notre 1er Mai.

A l’époque, de telles manifestations étaient considérées comme un trouble manifeste à l’ordre public et par beaucoup comme des réclamations parfaitement irresponsables compte tenu des urgences du développement économique et du besoin de créer des emplois. Les demandes des travailleurs étaient donc considérées comme contraires à l’intérêt général, contraires à la chose publique. En somme, les militants des droits des travailleurs étaient accusés de privilégier les intérêts sociaux à la République et d’être plus des socialistes que des républicains. Le recul, que nous avons, nous permet de savoir combien ces travailleurs avaient raison et à quel point leurs critiques avaient tort. Ce sont bien la justice sociale, une plus juste répartition des richesses, l’accès le plus large à l’éducation qui sont les sources les plus prolifiques d’innovation, de croissance, d’entreprises et d’emplois. C’est l’idée de progrès social qui donne un sens historique et donc un sens de l’intérêt commun et durable à la recherche du profit dont l’expérience nous a appris qu’il était autant nécessaire que légitime mais aussi capable de perdre la raison.

2. Récemment, une partie de la droite parlementaire a décidé de changer le nom de leur formation pour celui de Républicains. Sans doute doit-on y voir un hommage au parti politique de la droite aux Etats-Unis et donc une reconnaissance de leur dette intellectuelle envers les Présidents Nixon, Reagan et Bush autant qu’au Tea Party. En France ce choix a été critiqué au nom qu’aucun parti politique ne pourrait s’approprier le nom de la République. Cette critique a une légitimité autant qu’une force intellectuelle réelle, cependant peut-on refuser à une personne ou un groupe de proclamer son allégeance à la République, à ses valeurs et à ses principes ?
La critique faite par ces mêmes républicains au gouvernement étaient que ces derniers n’étaient pas vraiment républicains mais socialistes. Cette critique contredit la proclamation précédente. En effet, en la faisant, ils méconnaissent la lettre même de notre Constitution qui définit la République française comme sociale. Le socialisme et la question sociale ont autant contribué que le libéralisme a la construction de la République. Il est donc triste de voir les républicains commencer leur histoire par autant d’inculture.
Peut-être d’ailleurs ne s’agit-il pas d’inculture mais d’une logique précise, celle qui consiste à faire un procès en patriotisme à ses adversaires politiques. Quand à droite on reproche aujourd’hui au gouvernement d’être plus socialiste que républicain, il faut entendre comme hier un reproche de ne pas servir les intérêts français. Cette critique, la droite la faisait déjà, quand avant 1939 la gauche était au pouvoir durant le Front populaire, et, encore une fois, la droite qui se veut républicaine méconnaît l’idée de République et se trompe d’ennemi.

3. À mi-chemin du mandat d’un président socialiste que tous les hommes et les femmes de gauche ont soutenu lors de son élection, la majorité dans toutes ses composantes se pose des questions sur ses objectifs, ses enjeux, ses principes. Il semble en effet que le travail et les travailleurs sont laissés de côté au profit d’une idée de croissance qui ne se mesure pas par la qualité de la vie, les revenus décents, la perspective d’un ascenseur social pour les générations futures. Beaucoup craignent que le commun ne disparaissent dans une quête de croissance dont on ne voit plus très bien les bénéficiaires : on craint que la République ne soit oubliée face aux logiques du profit sans autre but que lui-même. C’est sur cette peur que croissent ceux qui aujourd’hui se prévalent faussement du monopole des principes républicains. La faute incombe à beaucoup et d’abord à tous ceux qui comme les organisations syndicales ont vocation à représenter les intérêts moraux et matériels des travailleurs. La faute n’est pas d’avoir négocié tel ou tel point mais de ne plus avoir fait de la construction permanente de la République un objectif majeur. Il n’y a pas de citoyen travailleur s’il n’y a plus de République mais seulement des individus sans lien entre eux et sans but commun.
La difficulté, aujourd’hui, pour définir ce que la République constitue, pour dire là où elle se trouve, pour la montrer à tous, est réelle.
La République contrairement à ce que beaucoup affirment aujourd’hui n’est pas une institution particulière, un territoire historique, un groupe visible : elle est d’abord la capacité à dire un projet commun, la conscience de ce qui est nécessaire au développement de l’Homme, de ce qui constitue l’échelle pertinente. Aujourd’hui, la République, c’est l’Europe démocratique, c’est l’école, c’est l’environnement, c’est le lien de solidarité entre les individus, c’est la juste répartition des contributions fiscales, ce sont les droits imprescriptibles des individus.
La difficulté actuelle vient d’exprimer tout cela en termes politiques qui coïncident avec ce temps maintenant très raccourci qui est celui dans lequel vivent les élus entre deux élections. Pour mieux définir les échelles pertinentes, pour distinguer les enjeux et faire face aux influences globales qui s’exercent sur nous, le repli sur un territoire, sur un groupe toujours plus petit, toujours moins viable n’est pas une solution acceptable. Seule la capacité à expliciter les enjeux et à représenter les citoyens peut constituer un pas pertinent vers des solutions pour le futur. Il nous manque la volonté de nous parler, de voir derrière chaque personne un citoyen dont nous puissions prendre en compte la vie et la voix. Il manque une volonté d’approfondir notre démocratie et pour ce faire de développer une réelle démocratie sociale. La capacité à dire l’intérêt commun n’est pas détachable d’un perfectionnement continu de la République.

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Yvan Lubraneski