Démocratie Idées Territoires — 10 juillet 2015

1. De quel droit ont-ils pu dire : « Nous, le Peuple… »?

Cette question n’est pas celle que les instances exécutives et parlementaires de l’Union européenne ont formulée en voyant le résultat du référendum grec, pas plus qu’elle ne fut la réaction du gouvernement grec en voyant les demandes de réforme de leur pays faites au nom de l’Union européenne. Cette question est plus ancienne, elle fut faite en juin 1788, par Patrick Henry à la convention de Richmond dans l’Etat de Virginie en réaction à la convention de Philadelphie qui avait non seulement adopté la Constitution des Etats-Unis d’Amérique mais qui en plus avait fait débuter son Préambule par cette phrase. Patrick Henry s’insurge contre la capacité d’un groupe d’individus avec un mandat finalement peu défini à exprimer autre chose que la volonté des conventions d’Etats qui les ont mandaté : il ne leur reconnaît en aucun cas la capacité à s’exprimer au nom des peuples qui compose les États ; rien de commun dans son esprit en les habitants de Virginie, leurs valeurs et leurs intérêts et ceux, par exemple, du New Hampshire. Ce débat, nous semble avec le recul absolument incompréhensible tant les Etats-Unis sont pour nous une évidence et, quelque soient les critiques qu’on puisse faire à leur encontre, tant sur leur modèle social que sur leur politique extérieure, on ne peut que constater que le projet de croissance et d’indépendance a été conduit à son terme et se poursuit au delà des ambitions des Pères fondateurs.

2. Le regard historique ne permet rien de plus que la réflexion tant il est vrai que l’Histoire ne produit jamais deux fois les mêmes circonstances et que les treize colonies britanniques du XVIIIe siècle n’ont rien de la complexité des vingt-sept États membres de l’Union européenne. Cependant, il nous faut réfléchir et prendre de la hauteur maintenant, considérant l’ampleur de la crise que connaît l’Union européenne depuis ces derniers mois, en réalité depuis ces dernières années, depuis que les difficultés à transformer un projet d’Etats et de nations en une ambition pour un État et une Nation à l’échelle de l’Europe se sont fait plus visibles. L’exemple américain nous dit à quel point les difficultés à passer de la multitude à un bien commun sont grandes et combien il faut savoir passer le gouffre qui sépare les intérêts et les valeurs des groupes, aussi évidents, anciens et mêmes légitimes soient-ils, pour aller vers l’expression d’une volonté collective de vivre ensemble.
C’est bien ce qui nous trouble dans le conflit qui oppose le gouvernement de la Grèce, certains gouvernements européens et les instances européennes. C’est cette incapacité à dire : « Nous, le Peuple… » à propos d’un peuple qui soit européen. L’incapacité des partis allemands à penser qu’un projet politique puisse exister au delà d’un projet d’équilibre budgétaire, alors qu’eux-mêmes souffrent de plus en plus de sous investissement. L’incapacité du gouvernement grec à affronter les inégalités de traitement dans son pays où l’Eglise et les armateurs bénéficient de complaisances financières exorbitantes et où la culture de l’Etat de droit est parfois plus que limitée, ou encore à renoncer au maintien de un budget militaire hors de proportion. L’incapacité des autres États  membres à sortir d’une logique de pouvoir au sein de l’Union qui leur fait toujours préférer leurs positions et leurs avantages dans l’Union plutôt aux avantages et aux intérêts de l’Union. L’incapacité des institutions européennes à sauter le pas, à prendre position, à s’engager et donc à porter un discours politique au delà du plus petit dénominateur commun.

3. Où est la démocratie en Europe ? Cette question est urgente et les réponses semblent venir en désordre quand elles ne sont pas tout simplement contradictoires.
Le référendum grec a poussé cette logique de questionnement et cette course à la légitimité démocratique en jouant l’expression d’un peuple de l’Union contre la volonté portée par les institutions de l’Union européenne. En faisant de l’Allemagne la cause de leurs problèmes, en opposant le peuple grec aux institutions européennes, en oubliant que celles-ci sont le produit d’élections libres et qu’elles sont démocratiques, le gouvernement grec a poussé la logique de l’anti fédéralisme jusqu’au bout. Il faut ainsi dire ce qui est : opposer la volonté d’un peuple à la règle commune de l’Union, c’est prendre des positions qu’en France on qualifie de souverainistes.
Dans le même temps, il ne faut pas se voiler la face et en rester à cette opposition de la souveraineté grecque à la loi commune : la montée du souverainisme en Europe n’est pas nouvelle. Elle se nourrit de ce qui provoque le pourrissement au delà des formes anciennes et durables de haine ou de peur des autres, de ce qui désespère nombre de femmes et d’hommes de bonne volonté, c’est-à-dire de l’absence de projet politique tangible au delà d’un équilibre des comptes publics, d’un contrôle de l’inflation. On dira que des projets de développement existent, que maintenant l’Union se mobilise davantage à ses frontières face aux trafiquants et aux pirates mais quand comprendra-t-on que ce n’est pas seulement de cela que l’esprit de citoyenneté se nourrit? Savoir que l’on vit sur un territoire où le niveau de vie moyen est l’un des plus hauts du monde est, certes, rassurant mais n’est pas en soi constitutif d’une communauté politique. La politique est d’abord liée à la cité, c’est-à-dire au fait de vivre ensemble dans une interdépendance qui veut que le sort des autres nous engage non seulement moralement mais aussi concrètement. Un projet politique ne se construit donc pas sur des perspectives de croissance économique sans fin où l’intervention publique, le dialogue, la réflexion commune serait réduite au strict minimum. Cette crise européenne nous renvoie à nos propres difficultés, toutes les échelles confondues, à faire de la politique aujourd’hui : nos difficultés à construire un projet commun de transformation sociale, à produire une vision de l’Homme et notre futur.

4. Nous faisons face à des urgences économiques qui sont devenues des problématiques sociales et qui attisent des crises politiques. La difficulté à construire en Europe une croissance bénéficiant à tous et créant des emplois menace en profondeur les mécanismes de solidarité entre les générations et au sein des générations. La mise en cause de la solidarité n’est pas seulement un autre mot plus social, plus à gauche diront certains, pour décrire la crise de l’assurance sociale et de l’Etat-Providence, c’est, petit à petit, le tissu qui faisait la cité qui se défait sous nos yeux. Il n’y a pas une échelle particulière qui pose problème aujourd’hui hui ; les problèmes d’un État, qui sont aussi ceux de l’Union, sont faits d’une multitude de crises locales, de familles dans la misère, d’entreprises qui ferment, d’études abandonnées, de territoires perdus. Il n’est pas concevable qu’en Europe, qu’au nom de nos Pères fondateurs, on puisse dire qu’il n’y a rien pour eux pour aujourd’hui et pour demain. L’enjeu n’est pas de laver les erreurs quand ce ne sont pas des fautes de gestions d’une collectivité ou d’une autre, mais c’est l’intérêt économique même qui parle, quand ce ne sont pas les principes moraux : on ne fait pas de recherche, on n’innove pas, on n’investit pas et on ne s’investit pas quand on a peur de voir les liens de solidarités qui nous protégeaient se défaire brutalement quand la situation devient difficile. Il ne faut pas que dans l’esprit des Européens s’insinue l’idée que les promesses de protection qui leur ont été faites aussi bien par les États que par l’Union ne valent que par temps calme.

Que faire alors? Car il n’est pas possible de regarder la tempête en Grèce en se rassurant d’être sur une terre qu’on pense ferme.
L’action politique aujourd’hui se conçoit à plusieurs échelles qui sont interdépendantes, c’est pendant longtemps ce que les partis français n’ont jamais voulu admettre considérant qu’on pouvait toujours dissocier les enjeux de chaque  échelle du politique, le local, le national, l’Europe et le monde. Il y a maintenant un enjeu profondément territorial de la réflexion sur le projet européen. La crise européenne se nourrit d’une illusion sur les capacités d’action politique et économique des États, partout en Europe mais en France plus encore. Sans doute est-il temps de penser en termes d’échelle et de mesurer que notre référence, surtout en France, à l’Etat national, dans des limites pensées avant tout au XIXe siècle, si elle a un sens historique, si elle participe à la construction d’une part de notre identité, n’est plus systématiquement l’échelle la plus efficace en terme d’économie. Affirmer cela suppose entre autres reconnaître que les problèmes économiques et financiers d’un État membre de l’Union ne se règlent pas nécessairement à l’échelle de cet État mais suppose aussi le développement infiniment plus grand des échelles régionales et locales. On le voit, la crise grecque est aussi une crise de notre capacité à créer des espaces politiques, c’est-à-dire d’abord des espaces de dialogue où la société, l’économie, l’environnement, la culture et l’éducation sont conçus dans leur nature profondément politique et non pas seulement technique et bureaucratique. En France, il faut prendre toute la mesure de ces enjeux et investir autant qu’il est possible les espaces de discussion pour ensuite en faire des lieux d’action. Il faut de cette manière donner une vitalité nouvelle à tous les mandats que les Français ont donné à leurs représentants politiques et sociaux. On le mesure toujours mieux chaque jour, il y a un grand besoin de démocratie sociale dans les sociétés européennes pour mieux construire ensemble un projet politique fédérateur.
Méconnaître ce besoin, négliger les instructions qui y répondent, c’est prendre le risque de toutes les séductions populistes et d’une dérive de nos démocraties vers un chemin dont il n’est pas aisé de revenir.
En Europe, aujourd’hui, il y a une volonté populaire marquée de repolitiser la vie, de même que d’autres avant nous ont voulu la changer. Cela répond à un besoin humain ancien, celui d’être maître de son destin.

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Yvan Lubraneski