Démocratie Idées Territoires — 15 septembre 2015

1. L’expérience syndicale de Saclay,  ou comment reconstruire le syndicalisme en miettes

Que peut faire un syndicat qui, comme la CFDT, ambitionne de faire face aux défis qui lui sont proposés en restant fidèle aux valeurs et aux principes de la Charte d’Amiens? Cette interrogation fondamentale est nécessaire chaque fois qu’une configuration inédite se présente. Ce fut le cas à Saclay quand pour faire face à la concurrence mondiale l’État décida de regrouper de grandes institutions de recherche et d’enseignement, avec dans l’idée de faire émerger d’une part une grande université ressemblant un peu à celle de Cambridge, et d’autre part un territoire dédié aux sciences et aux nouvelles technologies, sur le modèle de la Silicon Valley. Il y avait deux projets, complémentaires, chacun impliquant une profonde transformation des conditions de travail et du territoire. Où était la défense des salariés?

Une vision simpliste de ce projet, longtemps partagée par beaucoup d’organisations, était tirée d’une lecture de la création de Saclay comme analogue aux effets de la mondialisation sur les entreprises privées : les concentrations précédent les fusions qui précèdent les délocalisations et donc le chômage. En période de pénurie des crédits publics pour la recherche, et dans le contexte d’une majorité de droite, cette lecture avait des avantages tactiques certains. Cependant, c’était oublier que précisément, dans les entreprises, privées ces processus n’arrivent que dans le cadre d’une évolution profonde du travail qui n’est souvent appréhendée que trop tard ; d’autre part c’était oublier la nature profondément politique, au plus haut sens du terme, de l’enseignement et de la recherche : ils constituent la préparation de l’avenir.

La défense des intérêts matériels et moraux des travailleurs, en la circonstance, comprenait plusieurs volets : des garanties sur l’emploi et les conditions de travail aujourd’hui, une réflexion sur l’organisation de l’université pour demain et une pensée globale du territoire sur lequel le projet devait s’enraciner. Cette dernière dimension a souvent été la plus négligée parce que la moins visible, la moins politiquement rentable et la plus coûteuse ; or, c’est pourtant une dimension essentielle des conditions de vie des travailleurs. Le travail n’est pas seulement un élément échangé dans le cadre du contrat de travail, il suppose, et il repose sur de nombreuses conditions matérielles, comme le temps de transport, le logement, des conditions acceptables de vie pour les familles. La région parisienne par sa concentration d’activité et par un réseau de transport finalement assez dense a longtemps permis de croire que tout cela n’est pas une vraie question, même si dès les années 1960 on questionnait déjà le « Metro, boulot, dodo ».

La volonté de construire un territoire innovant et attractif à l’échelle mondiale invite à reposer directement la question : avons-nous pensé les conditions territoriales du développement, de la croissance et de l’emploi? L’intérêt est évident, il faut un territoire riche et aménagé pour attirer les entreprises, les salariés, les capitaux et les chercheurs du monde entier. C’est dans la volonté de développement du territoire que les emplois et la croissance se feront. Dans les laboratoires, il ne se crée pas d’emploi qui puisse profiter à tous. C’est là le contre sens fait par tous ceux qui relient trop directement recherche mondiale, croissance et emploi. Il n’y a pas de recherche sans ville et sans vie, la Silicon Valley n’est pas isolée – tout comme Cambridge est en fait dans la banlieue de Londres ; ce sont les villes et leurs activités qui créent des emplois. Il ne peut donc pas y avoir de réussite durable et juste de Saclay, sans un projet territorial qui comprenne la mobilité, le logement, les services, l’éducation depuis la crèche jusqu’à l’enseignement supérieur – en particulier l’ensemble des formations supérieures qui ne relèvent pas du périmètre de Saclay.
Les syndicats de la fin du XIXe siècle défendaient dans les usines un monde ouvrier – pour l’opposer au monde du capital. À notre tour, il ne faut pas tomber dans les pièges intellectuels tendus par les formes  les plus redoutables de la mondialisation financière qui ne font voir le travail et le travailleur que dans les limites les plus strictes du contrat de travail. En ne voyant que l’emploi défini dans le contrat, on ne pense pas à tout ce qui est nécessaire au travailleur pour avoir une vie qui ne soit pas écrasée par son propre travail: tout ce que cela comporte de mobilité, d’accès au logement, à la culture, aux services, de capacité à concevoir avec sérénité l’avenir de la génération suivante. Penser la condition des travailleurs, c’est avoir à se saisir de l’ensemble des questions sociétales qui leur sont liées. La construction d’immeubles par exemple est essentielle car elle conditionne la viabilité sur le long terme du travail. Construire trop peu, c’est privilégier ceux qui ont déjà un logement et, rapidement, c’est privilégier une rente improductive, pour reprendre les termes de Thomas Piketty. Mal construire, c’est prendre le risque de créer les nouvelles cités des années 2030. Le syndicalisme doit donc se préoccuper d’aménagement du territoire au même titre que du droit du travail. Depuis les cités ouvrières du XIXe siècle nous savons que le logement est une part essentielle des conditions de travail mais peut aussi largement contribuer à l’exploitation des travailleurs. Les cités enclavées, les territoires sans services ni accès à une offre culturelle, où la carte scolaire est mal conçue, contribuent autant que toutes les réformes libérales du code du travail à la construction d’un monde où le capital écrase le travail – et s’autodétruit aussi à terme. Nous n’avons pas renoncé à contribuer à une libération toujours plus grande de l’Homme des carcans qui l’entravent. Il n’y a pas de rupture entre les questions sociales liées au droit du travail et des enjeux sociétaux plus larges : ils sont liés quand il s’agit de construire davantage de justice. Quand le travail se parcellise, quand les patrons sont parfois autant oppressés que leurs travailleurs par l’exigence du profit, il faut penser plus loin pour agir mieux et plus efficacement ; c’est le défi qui se pose aujourd’hui à notre organisation syndicale. Il nous faut le relever, il nous faut trouver les conditions pour le relever!

2. Le dialogue social et le territoire : quelle action pour défendre les travailleurs?

Saclay nous fait comprendre qu’il y a pour une organisation syndicale un triple défi, celui du temps long, celui de la complexité et enfin celui des partenaires de dialogue. Le temps long n’est pas le temps familier du syndicalisme qui lui préfère celui du quotidien, celui des conditions de travail, ou le temps court de l’urgence pour soutenir les travailleurs. Cependant, envisager le temps long est tout aussi nécessaire. Comme on vient de le voir, il faut agir dans la durée pour prendre en charge tous les intérêts des travailleurs. Cependant, ce travail n’a rien d’évident. Il fait partie de ces choses invisibles qu’on ne remarque que lorsqu’elles nous manquent au moment où nous en avons besoin.
De même, il faut accepter de prendre du temps et donc des moyens pour bâtir une réflexion à la hauteur des défis que rencontrent les travailleurs et le travail. Enfin, il faut accepter l’importance du dialogue social à toutes les échelles et avec les panels les plus larges. Nous avons trop tendance à ne penser le dialogue qu’avec l’État – c’est un nous large, qui dépasse notre organisation pour englober tous les acteurs sociaux français. L’absence de dialogue de fond, de culture du compromis, mais encore d’une réflexion commune, d’une pensée non seulement des questions présentes et urgentes mais aussi de celles qui ne se dessinent qu’à peine à l’horizon des agendas politiques nous est néfaste. La temporalité politique aujourd’hui est au mieux celle d’un mi-mandat, gouvernée par l’opinion et les sondages, c’est-à-dire un temps trop long pour l’urgence sociale et bien trop court pour penser et agir face aux transformations du travail et de l’économie. Le besoin d’un dialogue, qui ne veut pas dire forcément un accord mais déjà une écoute de l’autre, est donc criant. Encore faut-il pour cela trouver l’échelle adéquate.

Le territoire permet d’unir les situations singulières des travailleurs sans les réduire à  des enjeux qui les dépassent ou les écraser dans une action « commune » qui ne ferait pas de place aux individus. L’échelle du territoire ne fait pas que rajouter un niveau de discussion et d’action, mais elle a un effet qualitatif, en prouvant qu’il est possible à partir des capacités provenant du terrain de produire de l’action, de produire du changement. Dans le dialogue social comme dans toutes les autres dimensions de la démocratie, le territoire s’impose comme une échelle maintenant incontournable pour ceux qui sont aujourd’hui peinés de voir les institutions traditionnelles de la République manquer de souffle et de proximité avec les citoyens qu’elles doivent servir. Le dialogue social territorial propose alors une alternative à l’opposition entre d’une part l’individualisation radicale des parcours des travailleurs, qui se voient reconnaître une sécurité juridique croissante, mais qui se retrouvent toujours plus seuls sur un marché du travail où la durée des emplois est souvent de plus en plus courte et rompt les liens organiques avec l’institution de l’entreprise, et d’autre part le repli sur des logiques de défense statutaire qui rigidifient à outrance les rapports sociaux et rendent les réformes d’autant plus violentes et pénibles.

La crise de 2008 est le révélateur non seulement de problèmes dans le fonctionnement de notre système bancaire mais encore et surtout dans les rapports des pouvoirs publics avec l’économie. Nos États, spécialement en France, nous apparaissent plus fragiles et plus limités. Il faut alors prendre conscience de l’ampleur de cette crise : c’est une rupture dans notre modèle social et politique ; une perte du repère de l’action publique et donc de nos représentations de la nature et des fonctions de la politique qui est au fondement de notre système démocratique.
Le parallèle entre cette crise et la montée fulgurante des discours extrémistes en Europe qui refusent toute forme de légitimité à la démocratie représentative, démocratie dont les syndicats font partie, témoigne de la volonté des citoyens de voir l’action publique revenir au centre de la vie politique. Cette action réclamée aussi fortement et avec tous les excès possibles ne se limite pas à l’administration de structures qui existent déjà. Il y a un désir de renouvellement qui ne doit pas être ignoré par tous ceux qui affirment tenir un mandat des citoyens. Ce désir de renouvellement s’accompagne en même temps d’une demande très forte d’intelligibilité qui dépasse largement et de beaucoup la seule question des stratégies en communication.

3. La nécessité d’un discours politique sur l’avenir

Ces changements liés à la mondialisation sont particulièrement visibles en France dans les rapports aux territoires. Seules les métropoles émergent dans la mondialisation, et la France en a peu. Que ce soit en laissant faire la mondialisation ou bien en prenant les devants, il y a et il y aura des recompositions difficiles des territoires français, des fractures profondes qui appellent une action publique forte. Nous voyons ces difficultés quand il s’agit de prendre en charge et de financer les services et les infrastructures nécessaires à la vie de tous les habitants que ce soit la distribution de l’eau, l’état des routes, la sécurité ou la prise en charge de l’enfance, de l’éducation. Or cela pose des questions sur la capacité de nos collectivités locales et de l’État à répondre aux citoyens quand les difficultés sociales et économiques liées à l’évolution du monde et de ses grands équilibres les amènent à s’inquiéter  pour leurs conditions de vie et l’avenir de leurs enfants.

Dans la mondialisation, la place des métropoles est centrale : elles constituent comme Laurent Davezie l’a souligné – et avant lui Pierre Veltz – des zones marchandes dynamiques capables de proposer des services et des produits à une échelle toujours plus globale. Les grandes métropoles font office de point de contact avec un réseau mondial d’échanges non seulement économiques mais aussi intellectuels, culturels, sociaux, migratoires, et elles polarisent leurs territoires périphériques par leur puissance d’attraction. Cette situation est un moteur économique d’une puissance formidable si nous parvenons à nous y connecter. La mondialisation transforme profondément les territoires, autant ceux qu’elle touche que ceux qu’elle délaisse. Pour les représentants politiques et sociaux, il donc là un chantier intellectuel d’une ampleur rare qu’il ne faut pas sous-estimer. Face à de tels phénomènes la mauvaise réponse serait uniquement politique ou bien uniquement économique. Ceux qui affirment qu’une pure adaptation économique – et juridique – à la mondialisation suffit pour s’en faire un allié dans le développement territorial mentent autant que ceux qui affirment que la mondialisation et ses effets sur la France et les Français peuvent être niés par un discours suffisamment virulent.

Dans un récent essai, « Au Péril des guerres de Religion » (Paris, 2015), Denis Crouzet et Jean-Marie Le Gall rappellent que la violence religieuse de nature eschatologique et sauteriologique que connaît l’Europe par l’implication d’une partie de sa population – certes réduite mais signifiante – dans les combats du Moyen Orient ne vient pas d’un Moyen Âge ressurgi du passé par une béance inexplicable du temps. C’est au contraire le produit de notre société, qui se nourrit à la fois de l’individualisation croissante de notre société, qui n’offre en compensation d’un présent pénible à la jeunesse que l’espérance d’un futur brillant pour un petit nombre d’individus qui auront su « tirer leur épingle du jeu », et de la perte de tout horizon politique global qui puisse proposer une source d’espérance et d’ambition. Pendant un temps, entre la fin du communisme et le réveil violent de l’Occident face au terrorisme islamique, on a pu croire à une fin de l’histoire, c’est-à-dire au fait que nos sociétés avaient déjà réalisé tout ce qui était nécessaire à une bonne vie. Dans le même temps, les pays développés entamaient largement une transition de leurs économies et du travail, quittant définitivement le travail de masse industriel et ruinant définitivement les fondations de l’État-social, et, au-delà, des solidarités qui faisaient une composante essentielle de nos démocraties. On le mesure aujourd’hui à l’aune de la crise de partis parlementaires et démocratiques, partout en Europe comme en Amérique du Nord, qui n’arrivent plus à faire face à ce besoin angoissant de futur de leurs sociétés. Dans un contexte de réduction des moyens publics qui mobilise considérablement les moyens publics, il ne faut pas sous-estimer le chantier de l’avenir. C’est un chantier trop gros pour une seule institution, un seul parti, mais tous doivent le faire sous peine d’être emportés avec tous les autres dans le naufrage. Notre université d’été a pour but de nous donner des idées pour demain de nous réarmer pour faire face : alors restons fidèles aux principes du syndicalisme français qui ne sépare pas les revendications pour aujourd’hui des propositions pour demain, et prenons très au sérieux notre tâche.

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Yvan Lubraneski