Démocratie Formation Idées — 07 octobre 2015

1. Les récents événements dans le cadre d’un dialogue social très conflictuel au siège d’Air France autour d’un plan social ont conduit nombres d’observateurs plus ou moins de bonne foi à un questionnement absurde : faut-il ou non condamner des violences ? Aux dernières nouvelles, la démocratie n’admet pas la violence comme moyen d’argumentation. À tous ceux qui, mal inspirés, oseraient affirmer que nous ne sommes pas réellement en démocratie pour une raison ou pour une autre, il est possible de les renvoyer à l’état du dialogue social dans un pays comme la Russie pour ne pas avoir à choisir des exemples plus extrêmes. Cependant , dire cela ne suffit pas, il est, hélas, nécessaire de rappeler que toutes les violences doivent être condamnées, pas uniquement celle des salariés à bout de nerfs : celles d’extrême gauche comme celles d’extrême droite, des agriculteurs céréaliers, de ceux qui refusent les taxes, ou fauchent les champs des autres, celle des ouvriers qui séquestrent mais aussi celle d’une économie qui, jouant sur la peur du chômage et la hantise de la pauvreté et du déclassement, se permet de faire des hommes et des femmes de simples moyens du profit.

2. Nombreux sont ceux qui grâce à leur culture ont mobilisé Jean Jaurès. À l’Assemblée nationale le 19 juin 1906, il rappelait que face à la violence ouvrière il ne fallait pas fermer les yeux sur la violence patronale et l’inégalité de fait, le gouffre ouvert, le rapport de force incommensurable entre patrons et ouvriers dans une société de la deuxième révolution industrielle. La force du discours de Jaurès n’a pas diminué. L’inégalité presque inimaginable pour nous de la société d’avant la Grande Guerre autorisait ce genre d’affirmations.
Ce n’est plus le cas aujourd’hui, si la gendarmerie est toujours là aux manifestations, on n’envoie plus l’armée pour réprimer à l’arme à feu les paysans ou les ouvriers dans la misère. Il faut donc savoir raison garder et ne pas alimenter un débat déjà complexe par des paroles lourdes et finalement provocatrices. Il nous faut face à la violence, nous armer moralement et hausser intellectuellement le débat, ne pas l’abaisser en excitant les passions mais faire honneur à l’intelligence car c’est cela être vraiment démocrate.

3. Où est la violence alors ? La violence effarante de certains salariés d’Air France peut-elle être vue comme une réponse à un système économique violent ? À la violence d’un système, la violence contre des personnes ne peut être légitime, à aucun moment. Cependant, il faut considérer que notre économie est profondément violente telle qu’elle est. Plus les entreprises sont ouvertes sur le monde et donc soumises à la pression concurrentielle de toute la planète : la violence est là, celle de la financiarisation et de la recherche du profit, celle qui fait voir les salariés comme de la matière première, celle qui refuse de penser l’entreprise comme la rencontre du travail et du capital, mais considère le travail comme un accessoire du capital.
Il faudrait donc, diront certains esprits forts, refuser cette concurrence du monde, refuser la mondialisation et amorcer un processus inverse de retour à la Nation tant comme socle économique que comme socle politique. Un rêve que beaucoup à gauche comme à droite, en France, au Royaume-Uni, mais aussi en Italie ou dans les Flandres belges pour ne rien dire de l’Europe de l’Est, véhiculent avec un succès inquiétant. Le succès de ces idées est inquiétant pour deux raisons : la première est que c’est faux, complètement faux, le monde et les échanges sont aujourd’hui la principale cause de notre richesse. S’il est possible et nécessaire de mieux répartir cette richesse, ses causes sont bien les échanges avec le reste du monde, en Europe d’abord et ensuite partout ailleurs. La seconde raison, tout aussi grave que la première, est que ce repli est hanté par la peur de l’autre, celui qui vous prend le travail, qui vous menace. Ce sont aujourd’hui les patrons, les capitalistes, ce seront demain les ouvriers des autres pays : il n’y a pas de limite à la peur une fois qu’on l’a installée au cœur d’une société et c’est la peur qui engendre la haine et légitime la violence. Il y aura toujours un autre sur qui déchaîner la haine et la violence. Cette voie ne peut nous faire honneur, elle ne peut en aucun cas être la notre.

4. Que faire alors ? Il faut d’abord, comme syndicalistes, nous remettre en question et nous demander pourquoi dans les combats nous n’avons jamais l’initiative ? Sans doute parce que notre culture politique, nous conduit à nous faire des défenseurs, c’est-à-dire à répondre plutôt que prendre l’avantage, c’est-à-dire de proposer. Nous tenons trop pour acquis l’existence des grandes entreprises, de l’administration publique, ces lieux du dialogue social, nous ne pensons pas assez les mouvements complexes du travail aujourd’hui, les individus dans des travaux précaires, les transformations du travail et du capital dans les nouvelles technologies, la relation toujours plus complexe de la formation et de l’emploi. Au fond beaucoup rêvent d’une société fixe où chacun a sa place et qu’on peut alors défendre aisément.
C’est à ce moment qu’ils quittent les projets de transformation sociale du début du XXe siècle, celui d’Amiens et ceux de Jaurès. Il faut nous remettre au travail. Les syndicats doivent être au cœur de la nouvelle bataille sociale qui s’engage en France et en Europe dans le contexte de la mondialisation. Celle où la confrontation du travail et du capital va se jouer dans l’appropriation ou non en faveur des travailleurs de la connaissance et de la mobilité. C’est dans l’aménagement du territoire, dans le développement de la formation, dans le financement de la création d’entreprise que vont se jouer l’avenir de la transformation sociale. Cela ne s’oppose pas à la lutte dans les entreprises, à ce travail syndical si familier, mais cela lui donne du sens et l’inscrit dans l’avenir.

5. A cette bataille, les syndicats doivent être prêts faute de quoi ils laisseront la place à ceux qui portent les discours de haine et de replis, ils laisseront la place à la violence.

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Yvan Lubraneski